De la fasciathérapie à la somato-psychopédagogie, quelques repères biographiques par Danis Bois (1)

Publié le par Laurent Caigneaux

De la fasciathérapie à la somato-psychopédagogie, quelques repères biographiques (1)

Le contexte d’écriture

Quand mon amie Marie Christine Josso me proposa de narrer mon itinéraire de découverte, argumentant qu’il était temps de communiquer le processus d’émergence de la méthode à travers le regard de son auteur, j’acceptai la proposition comme un nouveau défi. C’est au fond le seul courage qui soit demandé à l’homme que de s’affirmer en tant que sujet à travers ses actions, sa parole et son écriture. Je me rends compte que bien des choses n’ont jamais été exportées de mon intériorité, elles se sont accumulées au dedans de moi et ont fini par rendre opaque certains des grands tournants de mon cheminement. Ma démarche biographique me donne aujourd’hui l’occasion de revisiter les temps forts de mon itinéraire.

Je prends conscience, au moment où je rédige ces lignes, que mon itinéraire de découverte est indissociable des enjeux existentiels que j’ai partagés avec les patients et étudiants qui ont croisé ma route. Ce sont ces enjeux d’interactivité humaine incarnée sur le mode du Sensible que je souhaite exposer afin de permettre au lecteur de saisir le climat de profondeur qui a présidé au processus d’émergence de la méthode. En dévoilant le processus d’émergence de la fasciathérapie à la somato-psychopédagogie, je témoignerai d’une pratique de recherche motivée par une quête compréhensive de sens : qu’est-ce que l’humain ? Quel sens donner à la vie ? Je laisserai ce climat de profondeur émerger de lui-même, en me tenant au plus près d’une écriture qui émane des racines de mon être : « Il n’est qu’une seule voie. Entrez en vous-mêmes. Recherchez au plus profond de vous même la raison qui vous impose d’écrire ; examinez si elle étend ses racines aux tréfonds de votre cœur, faites-vous-en l’aveu : serait-ce la mort pour vous s’il vous était interdit d’écrire ?  »[1] (Rilke, 1997, p. 8)

A travers la relecture de mon journal et de mes livres datant des années 1984 à 1995, je rencontre une certaine tendresse envers le chercheur que j’étais autrefois. C’est avec indulgence que je consulte mes premiers ouvrages, où je me découvre à la fois audacieux dans le contenu et innocent dans la mise en discours. Mais au-delà de cette forme immature, il reste que le fond s’ancrait dans une expérience authentique.

Inscription dans le courant phénoménologique

Autour des phénomènes rencontrés, j’adoptais à l’époque sans le savoir encore, une attitude phénoménologique pour interroger le vivant. « Recueillir la présence. Être là. Car la présence n’est pas, telle que j’imagine qu’elle doit être […], il s’agit de la mienne, de notre co-présence : être là, en être, en faire partie, me trouver tout entier par ce qu’il y a lieu, concerné de manière privilégié comme ce en quoi la présence peut devenir sens. »[2] (Jourde, 2002, p. 36)

Habituellement, la notion de présence concerne surtout la relation à autrui et à l’environnement, mais la nature de présence qui est mise à l’œuvre dans notre approche est une présence à soi, à partir d’un contact conscient avec l’intériorité du corps. Cette nature de présence à la vie vient en rupture avec le point de vue de Descartes pour qui être vivant n’est pas un mode d’être « propre ». Le sujet y contemple le monde selon une absolue extériorité puisque pour Descartes, il n’y a d’éprouver que comme penser. Dans ce point de vue, la perception ne prend sens qu’à partir d’un « déjà-connu ». Or, cela ne vaut pas pour la perception mise à l’œuvre dans la relation au corps Sensible, car pénétrer le monde de l’intériorité corporelle, c’est explorer une « région sauvage », vierge de toute référence connue.

Si la phénoménologie explore le lien charnel entre le corps et le monde, la perception du Sensible explore, quant à elle, le lien vivant entre un sujet et son propre corps impliquant le déploiement d’une modalité perceptive paroxystique capable de pénétrer l’intériorité vivante du corps. Ce caractère paroxystique de la perception, je l’ai nommé perception du Sensible, pour marquer la différence entre la perception sensible liée au rapport au monde par le biais des sens extéroceptifs et la perception du Sensible, convoquée par le rapport de soi à soi. C’est bien sur cette modalité perceptive du Sensible que s’est construit le matériau immanent qui a servi à l’élaboration de la méthode.

Le processus de découverte

Au début de mon itinéraire de praticien dans le domaine de la santé, j’étais influencé par l’esprit rationnel qui domine le monde de la recherche médicale, où seuls les éléments objectifs avaient droit de cité. Mais progressivement, j’ai renouvelé mes points de vue au contact de l’expérience, au contact du vécu associé à ma pratique. En travaillant chaque jour en relation avec la fibre sensible du corps humain, j’ai rencontré toute une vie subjective riche, foisonnante, dans l’intériorité du corps. Cette subjectivité corporelle prenait la forme d’un mouvement interne, d’une variation d’état porteurs d’informations signifiantes pour le sujet qui la questionne. La relation à cette subjectivité corporelle m’a conduit à construire un rapport différent aux choses et aux êtres, un rapport plus créatif, m’invitant à saisir d’une autre façon le sens de l’existence.

Au fil du temps, j’ai été amené à questionner le vivant en m’appuyant sur une praxis phénoménologique. Comment devenir vivant ? Comment approcher la vie. C’est en prenant en compte la valeur formatrice de la présence à l’expérience vécue du corps, qu’il m’a été donné d’ouvrir le débat autour de la question : est-il possible d’accompagner une personne à instaurer une plus grande proximité avec elle-même ? Cette présence à soi dans l’expérience m’a conduit également à questionner le lien entre le mode du sentir propre à l’art et à l’expérience, et le mode du penser propre à la philosophie. Mais ce questionnement exigeait au préalable de renouveler le regard habituellement porté sur le corps (anatomique, mécanique, étendue…) et de le considérer comme un corps vivant, support de « l’être percevant », de « l’être ressentant » comme de « l’être pensant ».

C’est en tout cas, ce corps là, que je découvrais dans ma pratique et c’est à partir de cette rencontre que s’est élaborée la fasciathérapie puis la somatop-sychopédagogie selon une dynamique chronologique qui s’est déclinée en quatre séquences : la découverte d’une qualité de toucher manuel, la rencontre avec la gestuelle authentique, l’activation d’une mobilisation introspective Sensorielle et enfin, le déploiement d’une parole du Sensible. Je souhaite relater ici le déroulement de ce processus.

Emergence de la fasciathérapie

La pratique de la kinésithérapie ne répondait plus à ma quête de profondeur, c’est pourquoi j’entrepris des études d’ostéopathie, discipline qui me paraissait plus en adéquation avec ma quête existentielle. Avec cette pratique, je rencontrais la vie subjective mais cette fois-ci à travers le corps d’autrui et non plus seulement à travers mon propre corps.

On doit aux fondateurs de l’ostéopathie, les docteurs Still[3] et Sutherland[4], la description d’un mouvement interne dans le corps, entrevu comme force de régulation organique autonome. Je me consacrais à mes débuts à l’étude des propriétés de ce mouvement interne car j’y trouvais un lien expérientiel avec ma propre pratique de l’intériorisation.

Progressivement, je prenais conscience que les paramètres de l’animation interne que je percevais ne correspondaient pas à ceux décrits par l’ostéopathie. Mes mains captaient une animation d’une autre nature, plus lente et concernant non seulement la matière, mais aussi la personne dans sa totalitéCette force interne, je l’explorais dans le corps des patients, mais plus spécifiquement dans les fascias[5] tissu omniprésent dans le corps, qui s’immisce et se faufile autour et à l’intérieur de toutes le structures anatomiques afin de réaliser l’unité fonctionnelle du corps.

A la relecture de premier livre, La vie entre les mains, écrit en 1989, apparaît déjà ma posture de praticien réflexif. J’écrivais : « Dès lors, ma pratique devint mon champ d’expérience et d’observation. Chaque jour, j’explorais et j’interrogeais la profondeur du corps. Progressivement, m’apparaissait un être humain complet. »[6] (Bois, 1989, p. 15)

Cette posture se prolonge naturellement par la suite dans mon second livre Une thérapie manuelle de la profondeur, écrit en 1990 : « La méthode ne cesse d’évoluer, et de nouvelles données se font jour au fil du temps… Je me situe désormais dans un cadre de référence en perpétuelle mutation. Chaque instant de ma pratique est ainsi source d’informations nouvelles, qui sans cesse éclaircissent certains mystères et alimentent l’évolution de la théorie. De cette façon, des événements d’abord ressentis deviennent des outils thérapeutiques solides. Une fois leur efficacité éprouvée, leur mode d’action est théorisé de manière à pouvoir les enseigner. »[7] (Bois, 1990, p. 21)

Je commençais alors à développer un nouveau concept thérapeutique et fondais la fasciathérapie.

Avec l’ostéopathie, je soignais un organisme. Avec la fasciathérapie, je concernais la personne dans sa totalité somato-psychique. J’introduisais alors ce qui fit la spécificité de la fasciathérapie, le toucher relationnel ou le point d’appui consistant à réaliser un « contact » manuel qui déclenchait chez la personne un fort sentiment d’implication. Je découvrais que le mouvement interne était davantage qu’un flux, qu’une circulation traduisant une vitalité, il exprimait quelque chose de plus profond, de plus essentiel… Je plongeais dans l’atmosphère de lenteur de ce mouvement qui se déroulait dans les tissus.

Le toucher de relation soulageait la douleur physique et, en même temps, permettait à la personne de prendre conscience de la transformation de son état psychique. Durant la séance, son état de tension physique laissait place à un état de détente, et son état d’anxiété était remplacé par un état de calme… Ce phénomène attira mon attention. Je constatais que la fasciathérapie avait une influence simultanée, par le jeu d’une modulation psychotonique interne, sur les plans somatique et psychique. A l’évidence, les deux pôles s’influençaient réciproquement car, dès que le corps était touché de manière profonde, ce n’était pas seulement l’organisme qui était concerné, mais l’être vivant dans sa totalité.

Cependant, je prenais conscience que certains patients n’avaient pas accès à la tonalité de fond corporelle déclenchée par le toucher de relation. Ils semblaient être atteints d’une forme de cécité perceptive face à cette nature d’intériorité. J’étais fortement interpellé ! Comment une personne pouvait-elle ne pas percevoir les phénomènes internes à son corps alors qu’une personne étrangère y avait accès à travers le toucher relationnel ?

Devant ce constat, je réorientais mes actions thérapeutiques vers une pédagogie ciblée sur l’enrichissement perceptif. Je pensais à ce moment, que si la personne prenait conscience de ses contenus de vécu corporels, l’impact du toucher sur la santé serait majoré. Un certain nombre de questions existentielles m’animaient : quel est le phénomène qui interdit à certaines personnes de rencontrer leur intériorité ? Quelles sont les situations qui éloignent la personne d’elle-même ? Comment créer les conditions pédagogiques qui permettraient à la personne de faire l’expérience d’elle-même dans son rapport au corps ? En amont de ce questionnement, j’avais la volonté de rechercher une pédagogie qui permettrait au plus grand nombre d’accéder à cette qualité d’intériorité à travers un langage gestuel.

Emergence de la pédagogie perceptive gestuelle

Cette étape constitue un grand tournant dans l’évolution de la méthode. Jusqu’alors, le patient était passif sous les mains du praticien et confiait son langage intérieur dans la confidentialité tissulaire, un langage inaudible, mais aussi invisible à l’œil nu. Je me questionnais face à la dialectique visible / invisible. Quelle est la meilleure façon d’accompagner une personne à exprimer dans le monde du visible, ce qu’elle rencontre dans son monde intérieur invisible ? En 1991, J’associais au toucher relationnel, une pédagogie de l’action, sollicitant une prise de conscience de soi dans le geste selon un mode opératoire pédagogique progressif, allant du geste le plus simple au plus élaboré, du plus superficiel au plus profond, du plus objectif au plus subjectif.

Je proposais une gestuelle lente dans le but de reproduire dans le visible les caractéristiques du mouvement interne rencontrées dans le toucher relationnel. Là encore, la lecture de mon journal me donne de précieux repères à propos de la genèse de cette pédagogie : « Je fus très surpris de constater une similitude entre le mouvement interne et le mouvement gestuel. La coïncidence entre la vitesse lente du mouvement interne et celle du geste majeur convoque une résonance intérieure chez le sujet qui le vit et l’exprime. Dans le dedans du geste se joue un enjeu de présence particulière.». (Journal intime, 1988)

La fasciathérapie associée à la pédagogie du geste permettait d’instaurer un nouveau rapport au corps, au vécu et à la pensée, entraînant dans son sillage une transformation existentielle de la personne qui vivait en conscience le Sensible. C’est avec étonnement que la personne, au contact de l’expérience du Sensible, éprouvait des sensations fortes, qui jusqu’alors, lui étaient inconnues et qui lui révélaient une qualité de présence à elle-même. Je constatais que cette relation au corps agissait sur l’identité de la personne.

Au fur et à mesure que j’avançais dans ma recherche, la dimension de la connaissance par contraste prenait forme. Le développement d’une perception de soi plus profonde renvoyait curieusement la personne à une prise de conscience de son état antérieur corporel ou, plus précisément, à son attitude antérieure envers son corps. Dans ce contexte perceptif, le passé de la personne semblait se réactualiser dans le présent sous la forme de tonalités qui véhiculaient le souvenir enfoui d’un état, d’un rapport à un événement. Les tonalités endormies dans le corps étaient souvent en lien avec des traumatismes qui s’étaient figés sous la forme de zones immobiles, insensibles et inconscientes.

Emergence de la somato-psychopédagogie

Le plus souvent, la personne qui découvrait la relation au mouvement interne, se découvrait soudainement par contraste, comme ayant été jusque là, distante de sa vie et absente à elle-même. Elle prenait conscience qu’elle n’avait pas été attentive à sa vie et que cela avait entamé la qualité de présence à sa propre vie. Face à ces prises de conscience, la personne qui vivait des moments d’instabilité transitoire en s’apercevant de l’écart entre ce qu’elle découvrait dans l’actuel et les stratégies que cela révélait en elle. Il fallait l’aider à retrouver une cohérence face au bouleversement généré par ces prises de conscience.

Certes je savais déclencher un processus de renouvellement dans le corps, mais je m’apercevais que je n’avais pas une grande expertise dans l’accompagnement d’une personne confrontée à une crise de croissance liée à son processus de transformation. Je prenais conscience également que cette thérapie de la profondeur concernait le corps biographique ce qui donnait une explication à certaines crises de croissance vécues par des personnes en formation.

Les formations que j’avais reçues en kinésithérapie puis en ostéopathie privilégiaient les pratiques corporelles à visée mécanique, mais ne m’avaient pas préparé à accompagner les crises de croissance du sujet en formation. Je décidais, à l’âge de 49 ans, de combler cette lacune en m’inscrivant dans un cursus universitaire de psychologie cognitive, puis de psychopédagogie curative et enfin, des sciences de l’éducation. Je constatais cependant, avec un certain désarroi, que mon cursus universitaire n’avait pas ou très peu abordé la question de la relation au corps dans l’apprentissage.

Fort de mon expertise de la relation au corps, acquise dans la première partie de ma vie professionnelle, et de ma nouvelle expertise dans l’art d’accompagner une personne dans son processus de croissance, je créais dans les années 2000, une nouvelle discipline qui alliait à la fois le domaine du corps et celui de l’apprentissage : la somato-psychopédagogie. Puis j’ouvrais une post-graduation en somato-psychopédagogie à l’Université Moderne de Lisbonne, où j’accueillais une population d’adultes spécialisés dans le domaine du soin et de l’éducation. Seulement deux ans plus tard, je créais avec mes collègues, Marc Humpich, Didier Austry et Maria Leao, un mestrado en psychopédagogie perceptive dans cette même université. En effet, un tel mouvement d’émergence n’aurait été qu’une lueur éphémère d’intelligibilité s’il n’avait pas été saisi, travaillé, mis à l’épreuve, partagé avec d’autres.

Une (psycho) éducation

Je formulais avec la somato-psychopédagogie, une (psycho) éducation qui s’enracinait dans la chair, l’écoute, le toucher, et la mise en mouvement subtile du corps. Dans le contexte du Sensible, le corps n’était plus traité pour lui-même, mais devenait une médiation privilégiée pour aborder la globalité du patient, psyché comprise. Au delà de la dimension thérapeutique que j’avais déployée jusqu’alors, j’énonçais une phénoménologie du corps Sensible, toute indiquée pour une formulation complète d’une approche pédagogique à médiation corporelle.

L’appellation somato-psychopédagogie s’imposait, même si le terme que j’avais choisi pouvait paraître vaste dans sa dimension pluridisciplinaire puisqu’il embrassait dans un nouveau paradigme trois dimensions corporelle, psychique et pédagogique. Pour justifier cette dénomination, je m’appuyais sur l’étymologie du terme soma qui emporte avec lui l’idée de l’unité entre le corps et l’esprit. La notion de psycho renvoie à l’activité perceptive et cognitive orientée vers la saisie des états mentaux et de conscience. Enfin, le terme de pédagogie désigne le fait que cette relation au corps et les significations qui s’en dégagent sont éducables selon un mode opératoire particulier.

Avec la somato-psychopédagogie se profilait une méthode d’apprentissage qui reliait la perception et la cognition, s’inscrivant dans une vision phénoménologique du corps : « Dorénavant, tout se joue dans le corps, sans doute, mais entre le corps propre, qui est le seul corps concret et réellement vécu et le corps machine qui est simplement représenté, que personne n’habite, la différence subsiste »[8] (Petit, 1994, p.19)

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