De la fasciathérapie à la somato-psychopédagogie, quelques repères biographiques par Danis Bois (2)

Publié le par Laurent Caigneaux

De la fasciathérapie à la somato-psychopédagogie, quelques repères biographiques (2)

 

Une formation expérientielle

Dans le contexte de la somato-psychopédagogie les instruments pratiques qui étaient, dans la fasciathérapie, essentiellement orientés vers le soin, devenaient le prétexte à vivre l’expérience du Sensible à partir de laquelle, le sujet questionnait son vécu corporel. Cette nature d’expérience, je la qualifiais d’extra quotidienne[9] (Bois, 2005, p.18) car elle sollicitait une mobilisation perceptive et cognitive inhabituelle pour la personne. Grâce à l’expérience extra quotidienne, la personne était amenée à se recentrer sur elle-même, elle était encouragée à s’approcher de sa subjectivité corporelle et à observer ce qui apparaissait dans son champ perceptif.

La méthode qui jusqu’alors s’était déployée sur le mode du toucher et du geste s’enrichissait d’une vocation formative visant à créer une activité perceptive et cognitive capable de saisir et de traiter le sens contenu dans l’expérience sensible. Pour marquer cette nouvelle orientation pédagogique, j’introduisais le terme de relation d’aide, plus adapté pour traduire cette nature d’accompagnement à médiation corporelle. Le toucher manuel devint la relation d’aide manuelle et la pédagogie gestuelle prit le nom de relation d’aide gestuelle. Un nouvel art d’observation de l’expérience corporelle était désormais cultivé… La subtilité des informations qui apparaissaient dans le corps appelait à poser l’attention de façon intense et soutenue sur l’intériorité. Le contact avec le mouvement interne continuait à produire des changements intérieurs permanents mais ce qui m’intéressait était cette fois-ci de comprendre comment les personnes accédaient aux significations véhiculées par cette relation au mouvement interne.

Je relevais trois obstacles à l’expérience du Sensible : la pauvreté perceptive qui empêchait et handicapait la réception de la subjectivité corporelle au cours de l’expérience vécue ; le caractère imperméable de la structure cognitive d’accueil, soit par volonté de préserver les idées en place, soit par refus ou peur de la nouveauté ; et le manque d’intérêt pour la connaissance nouvelle ou la croissance personnelle.

Indépendamment de la réflexion théorique importante que ce constat engageait, il m’invitait également à une réflexion d’ordre pédagogique, dans la mesure où les obstacles prégnants pour certains nécessitaient d’être pris en charge de manière spécifique. C’est ainsi que j’ai commencé à mettre au point un cadre d’accompagnement complet englobant trois éléments : tout d’abord aider la personne en formation à reconnaître ce qui lui était donné à vivre pendant l’expérience, ce qu’elle observait, ce qu’elle éprouvait ; ensuite, l’aider à donner une valeur intelligible à ce qu’elle vivait ; enfin, l’aider à opérer le retour réflexif post expérientiel, c’est-à-dire à envisager ce qu’elle allait en faire, à quoi cela allait l’amener à réfléchir, etc.

Une phénoménologie du corps Sensible prenait corps… Les conditions d’expérience extra quotidiennes permettaient à la personne de prendre le statut de sujet qui s’observe et qui saisit une nature de connaissance qui émerge d’une relation avec le corps. J’étais cependant face à une interrogation : quelle était l’articulation entre le monde du sentir et celui du penser ? La dimension du Sensible prenait elle aussi corps. Elle devenait le lieu d’émergence de l’articulation entre la perception et la pensée, au sens où l’expérience Sensible dévoilait une signification qui pouvait être saisie en temps réel et intégrée ensuite aux schèmes d’accueil cognitifs existants, dans une éventuelle transformation de leurs contours.

Je décidais que toute action formatrice engageant l’expérience corporelle dans le processus de transformation, commence par une éducation perceptive. J’introduisais dès lors, dans mon mode opératoire, une chronologie d’interventions qui débutait par un accordage somato-psychique manuel dont l’objectif était de restaurer une relation au corps l’intégrant ainsi dans la conscience de la personne. Puis dans un second temps, je proposais un accordage gestuel afin d’apprendre à la personne à construire un nouveau rapport au mouvement et à lui donner une valeur significative. Plus tard, comme nous le verrons, j’introduisais une dimension introspective Sensible permettant au sujet d’inspecter, d’analyser ses états mentaux et de percevoir ses états internes dans toutes les situations pédagogiques.

Un champ théorique novateur : le psycho-tonus, la modifiabilité perceptivo-cognitive

A ce stade d’émergence, ma pratique était très en avance sur le champ conceptuel. En effet, si les programmes d’intervention pratique avaient acquis leur maturité, il restait à élaborer le champ théorique de cette nouvelle discipline. C’est en réalisant un retour réflexif sur les programmes d’intervention pratique, que je théorisais une subjectivité corporelle sensible et instructive bien différente de celle habituellement admise, à laquelle on reproche de ne pas être fiable. Cette subjectivité corporelle traduisait un véritable langage du corps en lien avec l’atmosphère psychique du sujet .

J’instaurais dès lors une méthode facilitant le dialogue entre corps et psychisme, entre pensée et ressenti, entre attention et action, afin de recréer une unité le plus souvent perdue. Pour réaliser ce projet, j’utilisais le toucher manuel déjà en place, mais cette fois-ci, orienté vers l’architecture tonique de la personne. En effet, j’avais remarqué l’apparition d’une modulation tonique[10] sous mes mains au point d’appui manuel.

Je compris assez vite que non seulement, cette modulation tonique était le lieu d’unification du psychisme et du corps, mais qu’elle sollicitait chez la personne des ressources attentionnelles d’un autre ordre. La mobilisation attentionnelle convoquée par le psycho-tonus permettait à la personne de déployer une activité d’auto-observation sur une modalité sensible. Cette nature d’observation profonde ouvrait l’accès à une vie infra psychique inexplorée jusqu’alors par la personne. Elle apprenait ainsi à écouter son corps et sa pensée à travers ses modifications toniques. J’appelais cette reconstruction identitaire psychotonique « accordage somato-psychique ». L’accordage somato-psychique devenait donc l’action pédagogique par laquelle le praticien rétablissait un dialogue entre le psychisme et le corps. Dès lors, je ne traitais plus le corps sans solliciter l’esprit, ni l’esprit sans solliciter le corps.

Je menais, contemporainement à la modélisation du psycho-tonus et ses impacts sur l’unité corps /esprit, une réflexion sur le processus de l’activité cognitive mise à l’œuvre dans la relation au corps Sensible. Cette réflexion aboutit à la conceptualisation du modèle de la modifiabilité perceptivo-cognitive[9] (Bois, 2005) qui répondait à la fois à une préoccupation théorique et pédagogique. Je plaçais volontairement le mot perception avant celui de cognition pour souligner l’importance d’enrichir les représentations perceptives et motrices avant de renouveler le champ représentationnel conceptuel. En effet, toutes mes interventions pédagogiques convoquaient une perception paroxystique de nature corporelle invitant la personne à saisir la subjectivité corporelle au cœur de l’acte perceptif.

En faisant appel aux expériences subjectives qui émergeaient de la corporéité, la personne était vivement sollicitée dans son activité cognitive. Je remarquais également, que l’enrichissement perceptif, systématiquement proposé comme première intention formatrice, influençait la configuration cognitive de la personne et, par suite, ses représentations conceptuelles. Je sortais ici de l’idée selon laquelle la mobilisation cognitive procède uniquement d’une sollicitation active et volontaire de l’intellect. Au final, c’est l’intégralité de la trajectoire du sujet dans sa transformation qui était reformulée à travers le modèle de la modifiabilité perceptivo-cognitive.

La mobilisation introspective Sensorielle

Je choisissais, pour définir la nature de la mobilisation introspective qui traversait toutes les actions pédagogiques sur le mode du Sensible, le terme « introspection Sensorielle ». Cette méthode s’inscrivait dans le prolongement de certaines méthodes introspectives déjà existantes. En leur temps, Maine de Biran[11] (Bégout, 1995) invitait à « s’apercevoir et se sentir », Titchener proposait de « poser son attention sur les sensations », W. James[12] (1924) parlait de « scruter ses états intérieurs », tandis que A. de la Garanderie[13] (1989) soulevait l’importance de « comprendre les gestes mentaux ». L’introspection Sensible invitait à une analyse introspective très active de l’intériorité du corps constituant un nouvel instrument pratique venant s’ajouter à la relation d’aide manuelle et à la relation d’aide gestuelle.

Pour développer une méthodologie qui vise à questionner les contenus de vécu corporels, je m’appuyais sur une analyse de la pratique introspective que je m’appliquais depuis quinze ans. En me sondant moi-même dans ma manière de faire, je relevais quatre étapes chronologiques importantes dans mon processus d’introspection. La première concernait l’exploration du sens auditif. J’écoutais et pénétrais le silence afin de soigner la présence à moi-même. La seconde sollicitait le sens visuel. A travers les yeux clos je repérais la présence d’une atmosphère colorée qui habitait mon champ perceptif. Puis je remarquais que cette atmosphère colorée était animée d’un mouvement subjectif lent et multidirectionnel. La troisième étape concernait les tonalités internes convoquées par les étapes précédentes. J’orientais alors mon attention vers les effets que produisait cette atmosphère colorée et cinétique dans la profondeur de ma chair et j’apercevais des tonalités qui me rendaient sensible à moi-même. Enfin dans la quatrième étape, j’accédais à un état de veille de conscience qui me donnait accès à des donations immédiates de sens sous la forme d’une pensée non réfléchie, source d’une mise en sens qui se construit alors seulement sur le mode de la réflexion[14].

Grâce à la mobilisation introspective Sensorielle, les personnes accédaient sur le mode du sentir aux catégories du sensible qui se donnaient à la conscience du sujet, sous la forme d’un mouvement interne, d’une chaleur, de tonalités internes renvoyant à un sentiment de profondeur, de globalité et d’existence. Mais l’introspection sensible ne développait pas seulement le mode du sentir, elle sollicitait également un déploiement du mode du penser. J’assistais là aux prémices d’une mobilisation perceptive et cognitive qui allait par la suite ouvrir l’accès à la donation immédiate de sens en lien avec le vécu corporel.

La personne est ainsi placée en situation de mettre son vécu à l’épreuve de sa réflexion : le questionnement descriptif du vécu : « qu’est ce que j’ai réellement ressenti ? » devenait un questionnement réflexif : « qu’ai-je appris de ce que j’ai ressenti ? ». Dans ce cas de figure, la personne ne se contentait pas de ressentir, elle percevait l’impact de sa perception sur sa manière de réfléchir. Ainsi, mobiliser une activité réflexive à travers l’enrichissement des potentialités perceptives, mettait en mouvement la matière, la conscience, les représentations et la réflexion, ce qui conférait à l’expérience une valeur évidente d’apprentissage.

En analysant les catégories du sensible, j’avais le sentiment de m’engager dans les instances les plus personnelles et les plus intimes de l’être humain. Je mettais l’accent sur la qualité du rapport singulier que l’homme entretient avec sa vie et dégageais plusieurs tonalités de perception de soi dans la relation au sensible selon une palette de manières d’être en fonction de chaque niveau de pénétration du Sensible. C’est ainsi que j’assistais à l’émergence du modèle de la spirale processuelle du rapport au Sensible[14] qui se donne au sujet selon la chronologie suivante : de la chaleur naît un état de profondeur ; de la profondeur émerge un état de globalité, de la globalité éclot un état de présence à soi et depuis la présence à soi se manifeste le sentiment d’existence.

Création d’un espace de parole du Sensible

  • Relation d’aide verbale duale

Le plus souvent, les personnes constataient avec un certain effroi, la pauvreté de leurs témoignages en regard de la richesse des vécus. Dans ce contexte de difficultés, je prenais conscience de la nécessité de créer un espace de parole qui permettrait aux personnes de trouver un lieu d’expression de soi. Dans les années 2002, j’enrichissais les modèles pratiques de la somato-psychopédagogie d’une nouvelle posture pédagogique, la directivité informative[15]. Ce terme désignait la forme de guidage verbal qui me permettait de mettre activement en circulation des informations qui n’étaient pas spontanément disponibles à la réflexion de la personne.

Je me lançais un défi, car la parole dont il s’agissait ici se devait d’être en lien avec le Sensible et ses enjeux spécifiques. Ma préoccupation majeure était en effet de faire en sorte que le passage du langage silencieux corporel tissulaire à la parole verbale ne soit pas l’occasion d’une déperdition dans la nature et la qualité des informations précieuses vécues dans la relation vivante au corps Sensible. Je m’interrogeais : comment laisser vivre une parole authentique, ancrée, incarnée dans la chair, une parole qui ne laisserait aucun espace entre ce qui est perçu dans le corps et ce qui est dit et qui, finalement, exprimerait le contenu de l’état d’être jusque-là silencieux ? Une parole qui, pour reprendre les mots de F. Roustang, ne ferait rien d’autre qu’« exprimer la pensée inscrite dans le sensoriel […], c’est-à-dire la pensée du sensible humain. »[16] Selon le propos de ce psychanalyste, la notion de « parole sensorielle » implique de « tourner » la pensée vers le corps, de remettre sans cesse la pensée dans le corps. Mon questionnement s’orientait différemment : je cherchais plutôt une parole qui résulterait du ressenti du corps et qui naîtrait directement de la pensée propre du corps et non pas d’une pensée née dans le cerveau pour ensuite s’adresser au corps. Je parle d’un corps qui délivrerait sa propre pensée, une subjectivité corporéisée qui se glisserait dans la parole.

Pour aborder cette question de fond, je devais trouver une méthodologie qui fasse le lien entre le ressenti et la parole. Mon choix se porta tout d’abord sur le témoignage descriptif du vécu comme acte de langage. Je posais aux personnes une série de questions durant le déroulement de la séance manuelle : « La pression manuelle exercée correspond-t-elle à celle que vous souhaitez ? » ; « Cette pression est-elle trop forte ou pas assez ? » ; « La souhaitez-vous dans un autre endroit ? » ; « Percevez-vous le mouvement interne dans vos tissus ? »… Cette attitude pédagogique obligeait la personne à poser son attention de façon active sur les manifestations internes de son corps, accédant à des informations qui, jusqu’alors, échappaient à sa perception.

Je dégageais un second niveau pédagogique lorsque je demandais aux personnes d’expliciter leur ressenti mais, cette fois-ci, après l’accordage somato-psychique. Pour certaines personnes, cette explicitation différée était pauvre comparée à celle vécue en temps réel. Ce phénomène s’expliquait par le fait que la « chose vécue » était le plus souvent inédite et jaillissait de l’immédiateté : la personne avait bien perçu les informations émanant de son corps, mais elle ne les avait pas mémorisées ou bien elle ne leur avait pas donné une valeur significative. La remémoration d’un tel vécu subjectif interpelle en effet la personne dans un registre de mémoire ou dans un champ d’éprouvé inhabituel pour elle.

J’instaurais par la suite un troisième niveau pédagogique en demandant, toujours après l’accordage somato-psychique, de relater non plus le ressenti mais les pensées qui étaient remontées spontanément à la conscience durant la séance. Les personnes saisissaient des pensées qu’elles n’avaient pas élaborées elles-mêmes, qui jaillissaient de leur corps, presque à leur insu. Des pensées de toutes natures, n’avaient parfois rien à voir avec leurs préoccupations du moment, une forme d’évasion d’elles-mêmes qui émergeait d’un lieu de confiance. Certaines pensées véhiculaient un sens nouveau pour leur vie, leur offraient des solutions, des intuitions, voire des inspirations profondes. D’autres semblaient venir du tréfonds de leur mémoire, ranimant des situations qu’elles avaient fini par oublier avec le temps et qui pourtant, dans cet instant, revêtaient un sens particulier. S’engageait alors une relation d’aide verbale autour de ces pensées jaillissantes, d’un autre temps, d’un autre goût et qui n’auraient probablement jamais vu le jour dans d’autres conditions.

La notion de corps biographique évoluait encore. Dans la verbalisation proprement dite, ce n’est plus le présent de l’accordage somato-psychique manuel et gestuel qui était revisité, mais l’itinéraire biographique de la personne ; cette histoire était évoquée au travers d’une parole corporelle, dans une visée claire de quête de sens, aux trois sens du terme : retrouver une nouvelle orientation dans sa vie, recontacter l’éprouvé corporel lié à l’expérience de vie et extraire une signification claire et/ou nouvelle de cette expérience.

  • La relation d’aide verbale groupale

La somato-psychopédagogie s’est enrichie dernièrement d’un nouveau mode opératoire en créant une espace de parole groupal. En effet, dans le contexte du sensible, la « pratique de soi » convoque le sujet à soigner son rapport au corps sensible afin d’apprendre de lui. Mais, si la rencontre avec le sensible favorise une nature de « cheminement vers soi »[17] pour reprendre l’expression de M.-Christine Josso, je prenais conscience qu’il fallait aussi orienter la personne dans son « cheminement vers les autres ». Je ne développerai pas ici le mode opératoire de la dynamique verbale, mais je souhaite pour parachever mon itinéraire biographique, mettre l’accent sur les spécificités et les conditions particulières à l’espace de parole groupal proposé par la somato-psychopédagogie.

En effet, la population qui constitue le groupe doit au préalable avoir réalisé un parcours au sein d’une relation formatrice duale. Ainsi, chaque participant doit avoir parcouru toutes les étapes de découverte du sensible (manuelle, gestuelle, introspective) et posséder un bagage de sensations ainsi qu’une habileté à questionner son expérience sensible avant d’intégrer une dynamique de groupe.

Ensuite, avant d’inviter les personnes à prendre la parole, il convient de réaliser un accordage somato-psychique qui peut prendre la forme d’une introspection Sensible ou d’un accordage gestuel. Cette pratique favorise une qualité d’intériorisation et une atmosphère de réciprocité qui unifie le groupe et participe à la qualité des échanges. La rencontre avec le sensible mobilise une activité intellectuelle performante propice à réceptionner les contenus de vécu et à les livrer de manière pertinente et avec authenticité et spontanéité.

Enfin, avant de délivrer sa parole biographique, le sujet est invité immédiatement après l’accordage, à décrire les contenus de son expérience spécifiée. Ce témoignage sert ensuite de matériau de base aux échanges. La subjectivité corporelle ainsi décrite donne lieu à un déploiement de sens en lien avec le contexte de vie de la personne ou en lien avec sa biographie.

CONCLUSION

Je suis maintenant en mesure de revenir, à titre de conclusion, aux grands tournants biographiques de mon itinéraire de création de la fasciathérapie vers la somato-psychopédagogie.

Je me souviens qu’il m’a fallu dépasser de nombreuses utopies, celle qui transportait l’idée que le retour à la proximité au corps suffirait à retrouver un état de santé, celle qui me faisait croire que la rencontre avec le mouvement interne allait avoir raison des problématiques psychiques des personnes ou encore celle qui me faisait croire que prendre conscience des contenus de vécu suffirait à changer les comportements. Je sais aujourd’hui, en les revisitant, que ces utopies ont été mon moteur d’action qui me mobilisa pour tenter de répondre à l’exigence de la réalité qui se donnait. Il me fallait réguler constamment en renonçant à chacune d’elle, puis il me fallait aller puiser dans mes ressources perceptives et cognitives pour offrir des solutions aux problématiques que je rencontrais dans le déroulement de mon parcours. J’ai rencontré ainsi six situations pédagogiques formatrices majeures qui ont guidé le processus d’émergence de la somato-psychopédagogie.

La première situation pédagogique formatrice remonte à la période de la fasciathérapie où je prenais conscience de la cécité perceptive dont certaines personnes étaient atteintes et qui faisait obstacle à la découverte du mouvement interne dans leur corps.

La seconde concerne la question de la passivité de la personne dans un processus de soin. Avec la fasciathérapie, la personne était prise en charge et ne participait pas de manière active au déploiement de sa conscience. Je proposais donc une pédagogie du geste pour solliciter l’implication de la personne dans son processus de soin.

La troisième, et c’est sûrement la situation qui orienta définitivement la fasciathérapie vers la somato-psychopédagogie, est la sollicitation du corps biographique de la personne mise au contact du toucher relationnel. En redonnant de la mobilité aux fragments de vie fixés dans des zones sombres du corps de la personne, certaines personnes étaient confrontées à une crise de croissance. Toucher un organisme était une chose, mais toucher la personne sur la modalité psychotonique la concernait dans son corps biographique. Ce et qui provoquait parfois chez elle un bouleversement existentiel qu’il fallait apprendre à accompagner. J’en prenais la mesure et décidais de me former à l’accompagnement de la personne en croissance.

La quatrième situation, concerne la saisie du sens. Certaines personnes avaient accès à leurs sensations corporelles, sans toutefois parvenir à saisir le sens véhiculé par leur expérience du Sensible corporel. J’introduisais alors dans ma pratique l’introspection Sensible.

La cinquième situation concerne la difficulté rencontrée par les personnes à verbaliser leur expérience. Je décidais donc d’introduire une relation d’aide verbale duale entre le praticien et le patient, comme lieu d’expression des contenus de vécu et de production de connaissance.

Enfin, la dernière situation pédagogique formatrice intéresse l’aspect de l’autoformation dans l’interactivité sur le mode du Sensible. L’analyse des témoignages des personnes mises au contact du Sensible révélait une certaine tendance des personnes à exploiter la relation au corps Sensible dans une visée essentiellement égotique. Le « cheminement vers soi » devait être enrichi d’un « cheminement vers les autres ». Pour réguler cette problématique, je proposais un espace de parole groupal afin que les personnes apprennent à écouter autrui et à apprendre d’autrui.

Perspectives philosophiques

L’analyse qui précède m’a conduit à relever le projet fondateur de mon engagement : « Est-il possible d’accompagner une personne à instaurer une plus grande proximité avec elle-même ? » Bien entendu, une telle interrogation n’a de sens que sur le fond d’une transformation radicale du sens de la présence à soi incarnée dans son propre corps. Ainsi, il m’a fallu caractériser les données du Sensible telle qu’elles me sont apparues dans mon processus de création. Cette caractérisation renvoie, à titre d’effet, à une réalité intérieure qui rompt avec l’idée que ce terme emporte traditionnellement : habituellement, la perception sensible véhicule essentiellement l’idée d’une relation au monde à travers les sens extéroceptifs tandis que le Sensible renvoie ici à une relation profonde et vivante de « soi à soi » comme point de départ à reconnaissance de sa présence à la vie.

C’est précisément sur le mode de la relation à soi par le biais de la médiation du corps que l’expérience prend le statut de Sensible, devenant du même coup lieu d’un apprentissage expérientiel extra quotidien. Le problème de sens de l’expérience du Sensible a été au centre de mon interrogation puisque la mise à jour du sentir comme véritable expérience ne vaut pas seulement comme mode de relation du sujet au monde, mais comme mode de relation du sujet avec lui-même. Pour ce faire, la mise à jour du sentir sur le mode du Sensible exige, de la part du sujet, une mobilisation perceptive et conscientielle convoquée par une qualité de toucher relationnel manuel, une pédagogie orientée vers le geste habité et une mobilisation introspective questionnant les contenus de vécu.

Dès lors que les contenus de vécu ne sont pas appréhendés au cœur de l’expérience extra quotidienne, ils sont réduits à un ensemble de contenus discrets, constituant en quelque sorte un matériau inerte pour la conscience. L’expérience du Sensible au contraire, emporte avec elle des contenus de vécu singuliers, signifiants et motivants pour la personne qui en est la cause.

Concernant le mode du sentir, le Sensible se donne sous la forme d’une subjectivité corporelle mouvante, interne, incarnée dans la chair, et conscientisé par le sujet dans l’immédiation de l’expérience. Elle est douée de valeur objective puisqu’elle exprime la manière dont le corps réagit à un mode de relation de soi à soi, mais aussi la manière dont la pensée se donne au contact du corps Sensible. La nature de cette subjectivité avait une telle valeur objective à mes yeux, qu’elle a été le centre de ma recherche doctorale, donnant lieu à une production de connaissance sous la forme d’une modélisation de la « spirale processuelle de la relation au corps Sensible », justement conçue pour appréhender la chronologie d’apparition des catégories de vécu du Sensible (mouvement interne, chaleur, profondeur, globalité, manière d’être à soi, et manière d’être aux autres). Ces catégories du Sensible révèlent les parties constitutives du « sentiment d’existence », propre à l’expérience du Sensible. Elles participent de la sorte à une auto-affection : le sentir, c’est toujours se sentir.

J’ai souhaité également déployer le mode du penser qui se donne dans l’expérience du Sensible. On retrouve là aussi une dimension subjective liée à une mobilisation introspective en adéquation avec les objets du Sensible ciblés par le sujet. Cette subjectivité corporelle, cette foi-ci ne se cantonne pas seulement au monde de la sensation vécue et perçue, mais s’ouvre à une « activité pensante non réfléchie » selon une dynamique d’émergence qui n’emprunte pas les voies réflexives habituelles. Cette nature de pensée qui n’a pas été préalablement réfléchie par le sujet donne lieu à une donation de sens, non référencées dans la structure d’accueil préalable du sujet. Cette donation de sens présente les caractéristiques suivantes, elle est immédiate, interne, immanente, non réfléchie et véhicule des contenus de sens intelligibles pour celui qui les saisit au cœur de l’expérience corporelle. La pratique de cette connaissance nous donne accès à une « forme de pensée ressentie » ou à une « forme de ressenti pensé ».

Cet entrelacement des opposés constitue un défi à la dialectique du sentir/penser puisque la sensation transporte avec elle les prémices d’une pensée signifiante. On assiste là, à un nouveau cogito, le « cogito du sensible » qui emporte l’idée que le sentir, en tant que mouvance incarnée et le penser en tant que connaissance immanente conjuguent leurs singularité pour donner lieu à une connaissance engendrée au sein de rapports. La donation de sens est prise ensuite en relais par le sujet quand celui-ci déploie une activité réflexive à propos du sens qui s’est donné spontanément à sa conscience. Cette opération cognitive donne lieu à une mise en sens construite par le sujet dans le retour réflexif sur l’expérience passée ou dans la dynamique de la temporalité qui advient…

Bibliographie

[1] Rilke, R. M. (1997). Lettre à un jeune poète, Mille et une nuit, Turin.

[2] Jourde P. (2002). La Littérature sans estomac, L’esprit des péninsules, Paris.

[3] Le docteur américain Andrew T. Still (1828-1917) est le fondateur de l’ostéopathie. Il crée en 1892 l’American School of Osteopathy.

[4] W.G. Sutherland (1873-1954), élève de Still, fonde en 1895 la cranio-sacral therapy, ou  l’ostéopathie crânio-sacrée.

[5] Le mot latin « fascia » signifie bande, bandelette. En termes médicaux, il recouvre l’ensemble des tissus conjonctifs arrangés en nappe : aponévroses (enveloppes des muscles), membranes dure-mérienne (enveloppes du cerveau et de la moelle épinière), péritoine (enveloppe des viscères) plèvres (enveloppe des poumons) etc. Le fascia est omniprésent dans le corps, étendu sans discontinuité de la tête aux pieds et de la profondeur à la périphérie.

[6] Bois, D. (1989), La vie entre les mains, Éditeur Guy Trédaniel, Paris.

[7] Bois, D. (1990), Une thérapie manuelle de la profondeur, Éditeur Guy Trédaniel, Paris.

[8] Petit J.L. (1994) Neurosciences et philosophie de l’action. Paris : Vrin

[9] Bois D. (2005). Corps sensible et transformation des représentations : propositions pour un modèle perceptivo-cognitif de la formation, Tesina en didactique et organisation des institutions éducatives, Séville : Université de Séville.

[10] Le praticien perçoit sous sa main, une modulation psychotonique qui se manifeste d’abord par un délai d’apparition de la tension tonique suite à un toucher relationnel adéquat. Progressivement, il assiste en direct à une diffusion de cette tension dans l’étendue du corps (contagion tonique). Puis il perçoit l’implication de la personne à travers l’intensité de la réponse tonique qui atteint un seuil maximum traduisant la confrontation entre la force de renouvellement du corps et la force de préservation (moment intense de confrontation perceptivo cognitive : constructivisme immanent). Enfin, la main perçoit un relâchement tonique donnant lieu à un mouvement interne de résolution de la résistance tissulaire et cognitive.

[11] Bégout B.,(1995). Maine de Biran, la vie intérieure, Payot, Paris

[12] James W., (1924). Précis de psychologie, Marcel Rivière, Paris

[13] De la Garanderie. (1989). Défense et illustration, de l’introspection au service de la gestion mentale, Centurion

[14] Bois D. (2007). Le Corps sensible et la transformation des représentations de l’adulte, Thèse de Doctorat en didactique et organisation des institutions éducatives, Séville : Université de Séville.

[15] Bourhis H. (2009) « La directivité informative dans le guidage d’une mise en sens de la subjectivité corporelle : une méthodologie pour mettre en évidence des donations de sens du corps sensible » p 245-270 dans Bois, Humpich, Josso « sujet sensible et renouvellement du moi. Ivry : Point d’appui

[16] Roustang F. (2003) Il suffit d’un geste. Paris : Odile Jacob

[17] Josso, (1991), Cheminer vers soi, L’âge d’homme, Genève, Suisse.

Ce fragment biographique est inspiré du livre de D. Bois, MC Josso, M Humpich (2009) : « le sujet sensible et le renouvellement du moi » Ivry : Point d’appui

sujet sensible Danis Bois couverture

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