L'éveil sur les plans mental, affectif et viscéral selon Adyashanti (2)

Publié le par Laurent Caigneaux

 

L'éveil sur les plans mental, affectif et viscéral (2)

 

 

 

adyashanti

 

 

 

L’éveil sur le plan mental

 


Examinons d’abord les phénomènes sur le plan mental, dans le sillage d’une réalisation. À quoi une expérience non duelle sur ce plan ressemble-t-elle? Nous savons tous ce que c’est que d’être divisé sur le plan mental: une pensée entre en conflit avec une autre, une partie de l’esprit songe à faire une chose et l’autre la contredit. Un mental duel est en conflit avec lui-même.

 

Notre mental est pour l’essentiel en conflit. Nos schémas de pensée oscillent entre le bon et le mauvais, le bien et le mal, le sacré et l’ordinaire, entre ce qui est louable et ce qui ne l’est pas, entre l’illumination et l’état non illuminé. Ces pensées polarisées entraînent donc une dualité sur ce plan.

 

Lorsque l’éveil pénètre et est révélé sur le plan mental, nous percevons d’abord que rien dans la structure de la pensée n’a de vérité ultime. Ne vous méprenez pas, je n’affirme pas que le mental est sans valeur ou mauvais. Le mental, constitué exclusivement de pensées, est un instrument comme bien d’autres – un marteau, une scie, un ordinateur.

 

Toutefois, dans l’état de conscience où résident la plupart des gens, on amalgame le mental à ce qu’il n’est pas. Il n’est pas conçu comme un instrument, mais comme la source du sentiment d’identité. On l’interroge constamment : « Qui suis-le? », « Qu’est-ce que la vie? », « Qu’est-ce qui est vrai? ». On cherche dans le mental la réponse à ce qui devrait être ou pas. C’est tout à fait absurde! On ne va pas demander au marteau dans le garage qui on est ou ce qu’il faut faire. Si on le questionnait, le marteau nous répondrait sans doute: « Pourquoi t’adresser à moi? Je ne suis pas l’outil qu’il faut pour résoudre ces questions. »

 

Voilà notre attitude à l’égard du mental. Nous avons oublié qu’il est un instrument très puissant et précieux, que tout repose sur lui. Conduire la voiture, entrer dans un édifice, faire des courses – tout débute par une pensée dans l’esprit. L’idée, jugée utile et nécessaire, se traduit dans les gestes. Le mental est donc puissant et utile. Pour la conscience humaine, cependant, il n’est pas qu’un instrument. Il a usurpé la réalité. Il est devenu sa propre réalité à un degré tel que les humains associent leur sentiment d’identité – ce qu’ils croient être, leur image de soi – au processus de pensée.

 

À mesure que la lumière de l’éveil pénètre sur le plan mental, nous constatons que ce dernier ne possède aucune réalité inhérente. C’est un instrument à la disposition de la réalité, mais ce n’est pas la réalité. Intrinsèquement, une pensée demeure une pensée. Elle n’a pas de validité inhérente. Vous pouvez songer à un verre d’eau, mais si vous avez soif, impossible de boire cette représentation. Vous aurez beau penser sans relâche à un verre d’eau, il n’en reste pas moins que prendre concrètement un verre et boire son eau est une expérience tout autre. Vous pouvez boire ce verre d’eau sans même y songer.

 

En somme, la pensée est vide de toute réalité. Au mieux, la pensée est symbolique. Elle désigne un objet ou une vérité. Toutefois, plusieurs pensées ne sont pas de cet ordre. Nombre d’entre elles dans la conscience humaine ne sont que des réflexions sur d’autres idées – des pensées qui réfléchissent à d’autres pensées. En méditant, un contemplatif se dira: « Je ne devrais pas penser. » Bien sûr, c’est là aussi une pensée. Il est facile de s’embrouiller dans diverses pensées au sujet d’idées.

 

En nous éveillant sur le plan mental, nous voyons au-delà de celui-ci. Nous prenons conscience que le mental en soi est vide de toute réalité; voilà une réalisation profonde. Il est facile de soutenir, voire de comprendre, que l’esprit est vide de toute réalité.

 

Cependant, percevoir l’absence de réalité de l’esprit est une expérience très radicale. Il est radical de constater que notre perception d’un moi et du monde est fabriquée par le mental. En percevant que la structure de pensée ne possède aucune réalité intrinsèque, nous en venons à voir que le monde tel que nous le concevons, par voie mentale, ne peut avoir davantage de réalité. La constatation relève du tremblement de terre; le moi auquel nous nous identifions n’a aucune réalité.

 

L’éveil sur le plan mental annihile notre univers tout entier. Impossible de prévoir cela de quelque manière. Notre vision du monde est intégralement anéantie – nos conditionnements, nos croyances, les convictions collectives de l’humanité, depuis aujourd’hui jusqu’à la nuit des temps. Tout cela participe à l’élaboration de cet univers, à ce consensus que partagent les humains, à cette conception des choses comme étant réelles, littéralement jusqu’à « je suis un être humain », « le monde existe » ou « le monde devrait être ainsi ». L’éveil sur le plan du mental est un anéantissement total de ces conceptions et, par conséquent, de notre univers entier.

 

En s’éveillant sur le plan mental, on se dit: « ça alors! ma vision du monde était une pure fabrication, un mirage sans fondement dans la réalité. Ma perception de moi-même était aussi une pure création. » Peu importe que vous croyiez avoir atteint l’éveil ou pas, que vous vous perceviez comme bon ou mauvais, digne ou indigne. L’absence de dualité sur le plan mental annihile ces structures d’ego. Il m’est pratiquement impossible d’exprimer avec cohérence l’envergure de cette destruction du monde sur le plan mental. C’est cette constatation directe qu’aucune pensée n’a de vérité et, à un niveau plus profond, que tous les archétypes que nous créons, même ceux de nature spirituelle – les enseignements -, sont des songes.

 

Le Bouddha lui-même affirmait que tous les dharmas sont vides. Les dharmas sont les enseignements. Ce sont les vérités mêmes qu’il énonçait. Parmi ces vérités auxquelles il référait, tous ces dharmas, ces sagesses qu’il élucidait au profit de ses disciples, étaient vides. La réalité de votre être réside bien au-delà de ces plus excellents dharmas, des plus nobles sutras, des plus illustres notions que l’on puisse formuler à l’oral ou par écrit.

 

Intérieurement, l’éveil est vécu comme un anéantissement. J’avertis souvent les gens de ne pas se méprendre – l’illumination est un processus de destruction. Elle n’a rien à voir avec une amélioration personnelle, une augmentation ou une diminution du bonheur individuel. L’illumination est l’abolition de l’illusion. C’est percer à jour la façade feinte. C’est l’éradication absolue de tout ce que nous croyions être vrai – depuis nous-mêmes jusqu’à l’univers entier.

 

Au cours de ce processus, nous découvrons que même les plus illustres inventions qui sont le fruit d’esprits les plus brillants de l’histoire de l’humanité ne sont que des rêves d’enfant. Nous constatons que les grands courants philosophiques, les penseurs célèbres ne sont que des personnages du rêve. L’éveil sur le plan mental soulève le voile, comme Dorothy dans Le magicien d’Oz. Elle s’attend à voir le Grand Oz, mais lorsque le rideau se lève, il s’avère que celui-ci est un petit homme qui tire des manettes. Il en va de même lorsque l’on voit la nature essentielle de l’esprit.

 

L’expérience est percutante: on constate que tout ce qui se présente comme étant vrai appartient à l’état onirique et, par ailleurs, l’étaye. La pensée éveillée n’existe pas. Le constater provoque un choc terrible. À dire vrai, la plupart d’entre nous se protègent de cette vérité. Nous prétendons chercher la vérité, mais la souhaitons-nous vraiment? Nous déclarons vouloir connaître la réalité, mais lorsqu’elle apparaît, elle diverge largement de nos représentations à son sujet. Elle ne correspond pas à notre contexte; elle ne convient pas à nos images. Elle les transcende complètement. Non seulement les transcende-t-elle, mais elle anéantit notre ancienne perception du monde. Elle met notre univers en pièces.

 

Tout compte fait, il ne nous reste rien. Nous voilà les mains vides, avec rien à quoi nous raccrocher. Pour reprendre les propos de Jésus: « Les oiseaux ont leurs nids dans les arbres, les renards ont leurs tanières dans le sol, mais le Fils de l’homme n’a nulle part où poser sa tête. » Il ne reste aucun concept, aucune pensée formelle sur lesquels se reposer.

 

Voilà ce que signifie la libération totale. Seule la délivrance absolue permet à la vérité de notre identité véritable de se manifester sans distorsion. Cette libération intégrale sur le plan mental ne se produit habituellement pas au début d’un aperçu de vérité. En effet, nos fabrications mentales continueront de s’effriter quelque temps après l’éveil si nous y consentons, bien sûr, si nous comprenons que l’effondrement du mental et de notre univers est ce que la réalité de l’être tente d’accomplir. Impossible de percevoir la véritable nature des choses tant que nous n’avons pas perçu leur nature illusoire.

 

L’éveil parachevé sur le plan mental est extrêmement profond. La plupart du temps, je constate que le mental de ceux qui ont vécu un éveil authentique a quelque peu récupéré cet éveil pour en faire une autre élaboration mentale. Ce qui, naturellement, incite la réalisation directe à leur échapper. Tôt ou tard, nous comprenons qu’il est impossible de conceptualiser la vérité. Cette compréhension fait du mental un instrument. Celui-ci a dès lors une autre fonction que celle de la pensée. La possibilité s’ébauche: le mental, la pensée, voire la parole, proviennent d’ailleurs. L’Être se servira alors du mental. La pensée émanera du silence; la parole découlera du silence; la communication naîtra du silence – d’un espace bien au-delà de l’esprit. Ainsi, le mental servira d’instrument, de mécanisme pour communiquer, indiquer, orienter. Il demeurera invariablement transparent à lui-même. Il ne se fixera jamais, n’engendrera pas de croyance ou d’idéologie nouvelles.

 

 

par Adyashanti
Extraits de son livre La fin de notre monde – La vraie nature de l’illumination, page 117 à 141, Editions Ariane, 2010

Publié dans Inspirations

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