L'éveil sur les plans mental, affectif et viscéral selon Adyashanti (3)

Publié le par Laurent Caigneaux

 

 

L'éveil sur les plans mental, affectif et viscéral (3)

 

 

 

adyashanti

 

 

 

L’éveil sur le plan du cœur


Le terme cœur réfère à notre constitution affective dans son ensemble, à notre corps émotionnel global. Être éveillé sur le plan de l’émotion signifie d’abord et avant tout ne plus définir notre sentiment d’identité par ce que nous éprouvons. Se sentir heureux, malheureux, en santé, malade, éveillé, fatigué – ce que l’on vit, ce que l’on ressent ne sert plus à définir le moi.

 

D’habitude, le sentiment d’identité est associé et entremêlé à nos émotions. Si je dis: « Je suis furieux » ou « J’éprouve de la colère », j’affirme que mon sentiment d’identité sur le coup est assimilé à la colère. Et cette assimilation est naturellement illusoire, car ce que je suis ne peut être défini par l’émotion qui régit le corps.

 

S’éveiller sur le plan affectif, c’est constater et comprendre que nos sentiments ne révèlent rien sur notre identité véritable. Ils dénotent ce que nous éprouvons, point à la ligne. Sans fuir ni nier ce que nous ressentons, nous devons toutefois éviter de nous définir ainsi. Cesser de déterminer le moi selon l’émotion dégagera le sentiment d’identité du plan émotif et des émotions conflictuelles qui lui sont attachées.

 

Pour la plupart des humains, ne plus se définir par les sentiments représente une transformation radicale. Naturellement, il est toutefois impossible d’y parvenir en fuyant les émotions. Émotions et sentiments sont de fascinants symptômes révélant ce qui n’est pas résolu en nous, ce que nous n’avons pas déchiffré. Notre corps est aussi un indicateur précis. Dès que nous passons à un état affectif duel – haine, envie, jalousie, avidité, blâme, honte, etc. -, il est évident que nous percevons depuis l’angle de la dualité. Ces émotions issues de la dualité sont des drapeaux rouges qui nous rappellent que nous ne percevons plus la nature essentielle des choses.

 

La tourmente psychologique démontre que nous entretenons une conviction inconsciente fallacieuse. Notre mental a interprété un événement passé au présent. Nous savons simplement qu’il a encapsulé un événement de manière telle que cela nous bouleverse.

 

Le corps émotionnel permet d’aborder tout ce qui doit être examiné. Il permet de pénétrer toute illusion, tout ce qui suscite un sentiment de séparation. Si nous sommes instables sur le plan affectif, si un rien perturbe notre équilibre psychologique, il est impératif d’examiner cet aspect de notre être. Il ne faut pas pour autant analyser nos émotions ou suivre une thérapie – cela s’avérera peut-être utile ou bénéfique pour certains, mais ce n’est pas ce à quoi je fais allusion ici. Il s’agit de gérer le corps émotionnel à un niveau plus fondamental, d’examiner la nature de la peur, de la colère. Quand s’élève une contraction émotionnelle, d’où surgit-elle?

 

Nos émotions, notamment celles qui sont soi-disant négatives, se résument pour la majorité à la colère, à la peur et au jugement. Ces trois-là sont engendrées lorsque nous accordons foi à nos pensées. Nos vies affective et intellectuelle ne sont pas dissociées; elles ne font qu’un. Notre état affectif traduit notre condition intellectuelle subconsciente. Nous réagissons par l’émotion à des pensées dont nous ignorons complètement l’existence. Ainsi, ces pensées inconscientes sont mises en lumière.

 

Les gens s’adressent souvent à moi pour résoudre une émotion particulière qui les trouble – crainte, colère, ressentiment, jalousie, etc. Je leur explique que pour s’en affranchir ils doivent pénétrer la vision du monde sous-jacente à cette émotion. Que dirait celle-ci si elle pouvait parler? Quels schémas de croyances entretient-elle? Que juge-t-elle?

 

Je cherche à préciser ce qui suscite chez la personne un état émotionnel divisé. L’émotion négative est issue de la perception dualiste. Notre affectivité est un indicateur clair et fiable de ce mode de perception duel. Chaque fois que nous sommes dans la dualité, nous ressentons un degré de conflit émotionnel qui mérite notre attention. Dès qu’un tel conflit survient, la personne devrait s’interroger: « Pourquoi suis-je sujet à la dualité? À cet instant même, qu’est-ce qui suscite cette impression de séparation, d’isolement, cet instinct de protection? Qu’est-ce que je crois? Quels a priori se reproduisent dans mon corps pour se traduire par l’émotion? » Ainsi, l’émotion et la pensée sont interdépendantes. Ce sont deux manifestations d’une même chose. Impossible de les disjoindre. Souvent, lorsque les gens me présentent une émotion négative, je leur demande d’identifier la pensée qui la sous-tend. Parfois, ils soutiennent qu’il n’y a aucune pensée derrière cette émotion. En l’occurrence, je leur suggère de sonder cette dernière, de méditer là-dessus. Si elle pouvait parler, que dirait-elle?

 

Généralement, après avoir travaillé sur une émotion difficile pendant un jour ou deux, voire une semaine, ils font une découverte. Ils me font un aveu: « Adya, j’étais persuadé qu’il n’y avait aucune pensée liée à cette émotion. Je croyais qu’il s’agissait simplement de peur, de colère ou de ressentiment. Toutefois, en la sondant à fond et avec calme, j’ai peu à peu entendu le scénario. J’ai perçu les pensées qui lui donnaient naissance. » Une fois qu’ils ont décelé les pensées à l’origine de leurs émotions, ils peuvent en chercher la nature précise et la véracité. Car, bien sûr, nulle pensée engendrant la dualité n’est vraie.

 

C’est déroutant. On a tous grandi dans un milieu qui justifie certaines émotions négatives. Le sentiment d’être des victimes illustre ce point. On se dit: « Eh bien, il m’est arrivé ceci, untel m’a fait quelque chose, par conséquent je suis une victime. » On ne peut fonder une vie intellectuelle et affective sur cette conviction qui justifie d’être victime. Si on se penche sur cette attitude, on constate que ce n’est qu’une stratégie qui induit la séparation. La réalité ne perçoit pas de victime. Elle voit tout depuis un angle fort différent. On se dira: « Untel n’aurait pas dû me parler ainsi. » La réalité, c’est qu’il l’a fait.

 

Dès que le mental affirme qu’un événement n’aurait pas dû se produire, nous vivons une division interne, nous sombrons dans la dualité. Sur-le-champ. Pourquoi? Parce que nous nous disputons avec la réalité. Il en va tout simplement ainsi. La réalité est simplement ce qui est. Dès que nous l’évaluons, la condamnons, que nous affirmons que ce n’est pas censé être ainsi, la dualité s’élève en nous.

 

La plupart d’entre nous pensent qu’il est normal d’être divisé dans certaines situations. On nous enseigne qu’il serait illusoire de ne pas être divisé à propos de certaines choses, de notre souffrance ou de celle d’autrui. Pour nous, cette dualité interne témoigne de notre condition d’humains doués de sentiments.

 

Tel est l’un des éléments surprenants, voire bouleversants, qui résultent de l’approfondissement des réalisations: nous comprenons qu’il n’y a pas lieu de se quereller avec la réalité, car nous ne remporterons jamais la bataille. Se chamailler avec la réalité est une source assurée de souffrance, une ordonnance garantie pour la douleur.

 

Pis encore, nous sommes enchaînés à l’objet de nos querelles. Que l’événement date d’il y a trente ans ou d’hier matin, si nous nous y opposons, il nous aura piégés. Nous revivrons la souffrance encore et encore. S’opposer à quoi que ce soit ne permet pas de le surmonter ni de le gérer. Au contraire, nous demeurons captifs; le conflit nous ligote à ce à quoi nous nous opposons.

 

Se rendre compte qu’aucun des conflits reliés à une situation présente ou passée n’a de fondement dans la vérité est en effet déconcertant. Nos querelles ne sont qu’illusions au sein du rêve. Néanmoins, affirmer qu’elles appartiennent à l’état onirique, ou l’entendre dire, ne suffit pas. Chacun doit le vérifier par lui-même; chacun doit scruter sa vie affective et prendre conscience de tout ce qui provoque la dualité. Il faut examiner ces émotions et les concevoir telles qu’elles sont; il faut remettre en cause leur validité, les contempler en silence et laisser les vérités plus profondes s’exprimer.

 

Je l’ai précisé déjà: le processus n’est pas forcément analytique. L’investigation authentique repose sur une expérience vivante qui ne cherche pas à supprimer quoi que ce soit, car elle n’a pas d’objectif autre que la vérité irréfutable. Elle ne tente pas de nous guérir ni de nous éviter des sentiments désagréables. L’introspection ne peut être motivée que par le seul désir d’éviter la souffrance. Si cette impulsion est légitime, l’introspection authentique doit reposer sur le désir et la volonté de découvrir la vérité, de voir comment nous-mêmes provoquons le conflit.

 

Une fois que nous avons compris que nous-mêmes suscitons le conflit, que personne ni nulle situation dans notre vie n’en sont responsables à part nous, notre vie affective devient un portail. Elle nous invite à scruter étroitement, à examiner, depuis l’état éveillé, un état qui ne veut rien changer ni modifier, et qui aime la vérité.

 

Ici, on peut interpréter faussement mes propos et entendre que toutes les émotions négatives sont symptomatiques de dualité. Ce n’est pas ce que j’entends. On peut être triste sans être divisé. On peut éprouver du chagrin, sans être duel. On peut même éprouver un degré de colère et ne pas être en proie à la dualité. Cette notion n’appartient pas au contexte culturel de l’Occident. En Asie, toutefois, il existe une myriade de déités courroucées.

Dans les traditions hindoues et celles du bouddhisme tibétain, les personnifications de déités et du sacré ne sont pas toujours assises sur un lotus tout en affichant un sourire bienheureux. Ces traditions spirituelles, comme tant d’autres dans le monde, englobent un vaste éventail des émotions humaines. On ne peut donc pas inférer que la présence d’émotions négatives – ou ce qu’on appelle émotions négatives – dénote l’illusion. Il s’agit de savoir si l’émotion émane de la dualité. Si tel est le cas, alors le sentiment repose sur l’illusion.

 

Si nous cherchons sincèrement et découvrons que le sentiment ne découle pas de la dualité, alors il n’est pas fondé sur l’illusion. Admettre cela nous ouvre à un vaste éventail d’émotions. Nous nous ouvrons, nous devenons un immense espace où le souffle de divers sentiments peut circuler. Ainsi, la liberté à laquelle je réfère correspond à l’affranchissement des émotions qui prennent leur source dans la dualité.

 

 

Les émotions entretiennent l’illusion d’un moi distinct


Un examen profond révélera que la peur est le facteur qui entretient notre sentiment d’un moi intact. Pourquoi avons-nous si peur? Parce que notre notion d’identité est circonscrite et dualiste. Notre image de nous-mêmes est celle de personnes susceptibles d’être blessées ou offensées, à qui du tort peut être fait.

 

Notre investigation doit nous amener à comprendre que ce sentiment d’un moi, ce sentiment d’être séparé, est illusoire et fallacieux. C’est un petit mensonge que nous nous racontons. Cette conclusion – je suis la personne que j’imagine être – éveille en nous la peur. Car cette persona imaginée croit également qu’elle est susceptible d’être blessée n’importe quand; le moi illusoire perçoit la vie comme un péril. On nous lance une parole injurieuse et le moi illusoire est immédiatement perturbé, il souffre. Le fait que notre sentiment d’un moi peut être si facilement blessé explique cette insécurité.

 

Cette impression d’un moi distinct résulte d’un amalgame de pensées et de sentiments. L’essentiel de nos émotions provient de ce que nous pensons. Outre la tête, le corps est une machine qui reproduit ce que le mental pense. Le corps et l’esprit sont indissociables; ce sont les deux faces d’une même pièce. Nous éprouvons ce que nous pensons. L’émotion est une pensée vécue. Cette dernière est souvent inconsciente. Notre connexion a ceci d’étonnant que le centre affectif, celui du cœur, traduit la pensée en sentiments; il transforme les concepts en des sensations tangibles et bien vivantes.

 

Évoquer le plan mental et le plan du cœur peut donner l’impression qu’il s’agit de deux aspects distincts. Il s’agit pourtant d’un seul et même phénomène – le corps et l’esprit, le sentiment et l’émotion, deux faces d’une même pièce.

En nous éveillant des fixations et des identifications sur le plan mental et celui de l’émotion, nous constatons que personne n’est susceptible d’être blessé, qu’aucun être ou objet n’est menacé par la vie, car nous sommes la vie elle-même. Si nous voyons, si nous percevons que nous sommes la totalité de l’existence, il n’y a plus à la craindre; nous ne redoutons plus la naissance, la destinée, la mort. Jusqu’à ce que nous en prenions conscience, cependant, la vie nous intimidera et il faudra franchir cet obstacle.

 

L’éveil sur le plan de l’émotion nous affranchit de ces fixations causées par la peur et permet de pressentir le monde plus en profondeur; un potentiel nouveau s’offre à nous. Le corps émotionnel, le domaine du cœur, est capable d’une extraordinaire sensibilité. Le cœur est l’organe sensoriel de l’invisible. C’est ainsi que l’invisible se pressent, s’éprouve et se connaît. Le phénomène diffère radicalement du concept du « moi » qui se ressent lui-même et se détermine par l’émotion et le sentiment. Plus nous sommes éveillés, plus le complexe corps-esprit devient un instrument sensitif du Soi absolu et unifié.

En quelque sorte, plus nous nous éveillons du corps émotionnel, plus celui-ci s’éveille. Il s’ouvre. Par l’apaisement des émotions, le corps émotionnel s’épanouit. Car nous nous déployons à mesure que nous comprenons qu’il n’y a rien à protéger – les pensées, les idées et les convictions qui nous incitent à nous protéger sont fallacieuses.

 

L’éveil sur ce plan est davantage une ouverture du cœur spirituel. Vous avez sûrement vu des représentations du Christ où celui-ci déchire la peau de sa poitrine pour dévoiler un cœur radieux, merveilleux, lumineux. Voilà une illustration de l’ouverture du cœur spirituel. Un être éveillé montre une disponibilité affective exceptionnelle; il ne se protège nullement sur le plan émotif ou intellectuel. S’éveiller sur le plan du cœur, c’est se vivre soi-même sans protection aucune de manière ultime. En l’absence de toute protection, l’amour coule de nous naturellement – un amour inconditionnel.

 

La nature ultime de la réalité ne fait pas de discrimination; la réalité est ce qui est. Le cœur éveillé aime sans discernement. En d’autres mots, il aime tout, car il perçoit tout comme partie de lui-même. Voilà comment s’exprime la réalité une fois que cet amour inconditionnel s’épanouit en nous. La réalité amoureuse d’elle-même passe par le cœur éveillé. Il n’y a rien de personnel. La réalité, une amante exempte de discernement, est amoureuse d’elle-même. Elle aime tout, et chacun. Elle aime même ceux qui n’ont pas une personnalité très attachante. Il est formidable d’aimer des choses, des événements et des gens que vous n’appréciez pas personnellement. Vous constatez que cela n’a plus d’importance.

 

Lorsque la vérité est éveillée, elle affectionne tout; elle aime les gens que votre personnalité apprécie et ceux que cette dernière a en aversion. Le cœur éveillé chérit le monde tel qu’il est, non pas comme il est censé être. Avec l’éveil du cœur afflue l’amour inconditionnel, l’une des vocations les plus nobles de la destinée humaine.

 

 

par Adyashanti
  
Extraits de son livre La fin de notre monde – La vraie nature de l’illumination, page 117 à 141, Editions Ariane 2010


 


Publié dans Inspirations

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