Un brin d'herbe par Pierre Antoine

Publié le par Laurent Caigneaux

Un brin d'herbe

 

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Au tout début de ce chemin, juste après avoir vu que je n'étais pas mes histoires, une question revenait souvent : suis-je mort ? En effet, j'avais perdu la plupart de mes émotions et, là où auparavant était une vie émotionnelle intense, voire traumatique, il y avait un grand vide, un grand silence.

Suis-je mort ?

Il y avait bien, de temps à autre, une explosion d'amour pur. Il y avait bien des extases – ce qu'Adyashanti nomme « le premier baiser de l'éveil ». Mais, entre ces explosions : le silence. Il y avait le monde tel qu'il est, sans mes histoires.

Suis-je mort ?

Il est grand matin. Je ne dors pas. Je n'ai plus besoin de beaucoup de sommeil maintenant. Pour ne pas réveiller mon beau, je me lève et part me promener sur les bords du canal du midi. Le soleil n'est pas encore levé, le jour lui-même s'éveille à peine. Tout baigne dans la clarté délicate de l'aurore. Un silence ancien, éternel, baigne chaque image, chaque pas.

Je marche le long de l'eau. Soudain : un brin d'herbe. Un brin d'herbe qui ploie sous l'emprise amoureuse d'une goutte de rosée. La lumière du soleil rasant vient embraser la scène d'une blancheur éternelle. Tout est clarté. Partout, la transparence du regard, la douceur du silence.

Vient une pensée : - Que c'est beau !
Je ne ressens rien. Je suis pure vision, pure sensation.
Une contemplation entière, vide.

Et tout s'éclaire : ce vide d'émotion, c'est la place pour le monde. Là où auparavant je mettais mes désirs d'éternité, mes regrets de l'impermanence, là où auparavant je me serais saisi de ce qui est pour le faire mien – en bien ou en mal – créant ainsi des émotions, là où j'aurais tout ramené à ce moi des histoires personnelles, des désirs, des frustrations de conte que nous croyons être nous-mêmes : là était le monde, dans toute sa simplicité glorieuse, dans sa robe de calme et de silence, drapée de l'aube de sa beauté.

La où était ma vie : la vie. Là où était mon expérience : l'expérience. Je voyais pour la première fois. Pour la première fois, la vision, la sensation, étaient des phénomènes purement contemplatifs, sans préhensilité, sans désir de faire sien, de figer, de garder, d'obtenir ou de fuir...

Les choses telles qu'elles sont, la vie telle qu'elle est : ce n'était pas la mort mais la vie pure, la vie sans mélange, la vie dont l'existence même déchire le ciel de sa beauté simple et puissante, la vie dont le battement assourdit les pensées et un jour nous réclame comme ce prix qu'elle a attendu trop longtemps.

Suis-je mort ? Oui, non : qui sait ?

La personne est morte, peut-être. Mais seule la mort meurt, c'est bien connu.

Reste la vie.

La vie pure, la vie inaltérée.

Et le regard où elle s'éploie.


Pierre Antoine

 

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Publié dans Inspirations

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